Galerie du Pommier

Mesdames, Messieurs, chers amis,

C'est un grand plaisir pour le CCN d'accueillir deux expositions dans le cadre de ce mois consacré à la famille. La première de Caline Fauve, la seconde de deux classes d'école enfantines.

Nous sommes très reconnaissants envers les responsables de l'Ecole normale d'avoir accepté le principe de pousser de petits élèves de l'école enfantine de l'Ecole normale ainsi qu'une classe de Lignières à réfléchir aux rôles de chacun des parents dans l'organisation domestique. Nous avons été doublement impressionnés du résultat :

Non seulement, ces dessins sont esthétiquement de très très bonne facture avec notamment des fonds soigneusement travaillés, mais en plus, ils témoignent avec les commentaires qui les accompagnent d'un sens de l'observation déjà très affûté : au point qu'on en vient à se demander si leurs parents n'ont pas enfanté des sociologues en culotte courte. En effet, je crois qu'une recherche universitaire richement émaillée de statistiques ne donnerait pas une image plus claire ni surtout plus vivante de l'état des relations dans la famille.

Nous ne tirerons toutefois pas de conclusions définitives ce soir, alors que trente ans jour pour jour après l'établissement du droit de vote féminin, l'égalité politique (elle-même encore imparfaite) ne semble guère être suivie d'une totale égalité dans le partage des tâches.

Merci encore à tous ces artistes en herbe dont nous ne doutons pas que nous aurons l'occasion de les accueillir dans quelques années, adultes, un cartable sous le bras comme Caline Fauve.

Permeettez-nous en effet d'en venir à présent à la série Instants de vie de Caline Fauve. Lorsqu'elle est venue nous trouver l'automne passé, elle nous a immédiatement convaincu de mettre son travail en évidence pour deux raisons

a) La première tient au fait que son travail est en perpétuelle recherche ; de sorte que les habitués des vernissages de Caline ne montreront aucune surprise devant la série qui donne son titre à l'exposition, série qui explore pourtant un champ très distinct des phases précédentes de Caline, phases où elle se révélait davantage portée vers la couleur, phase dans laquelle elle est aujourd'hui peut-être revenue à en juger par sa chevelure de feu. Montrer une artiste en recherche correspond bien à la ligne culturelle denotre Centre qui n'entend pas s'enferrer dans une politique de seul prestige.

b) La seconde raison est la sincérité de l'investissement artistique et j'allais dire psychique de Caline Fauve. Entre sa peinture et ses humeurs, entre ses tableaux et ses états d'âme, il y a une relation directe ; cette relation n'est pas compliquée, altérée par des soucis mondains ou marchands. Sa peinture a beau varier d'oeuvre en oeuvre, elle est reliée par la même vérité, la même franche passion.

Sa série Instants de vie a de quoi surprendre, elle a une odeur de mystère. En effet, à cinq mètres, le dessin semble d'une blancheur immaculée, puis, lorsque l'on s'approche, la pâleur révèle des lignes fines et sinueuses. Le trait, minimaliste, n'indique pas les plis et reliefs des visages, laissant ainsi le soin à nos imaginations de détailler encore les personnages ou alors - autre interprétation - nous offrant la liberté de nous imaginer nous-mêmes dans ces oeuvres qui, malgré ou grâce à leur couleur d'albâtre, miroitent notre image.

Le langage pictural de Caline Fauve n'est pas avare de courbes voluptueuses ses personnages semblent parfois danser sous un soleil bienveillant.-soleil presque familier au point qu'à l'occasion un oiseau vient y faire son nid (on le devine, Caline mêle des éléments réalistes et d'autres d'un registre très nettement fantastique. Le soleil, revenons-y puisqu'il domine presque chaque tableau de cette série, le soleil semble symboliser la vie à son niveau le plus élémentaire. Les rayons paraissent, en effet, quitter un noyau circulaire comme si nous avions affaire aux membranes d'une cellule image microscopique du vivant.

Visiblement, Caline Fauve aime jouer avec notre optique : le flou des personnages en fait le charme et donne une dynamique plus intense à leurs gestes, gestes souvent plus essentiels que les mots quand il s'agit de dire l'affection; nettement moins flou sont, par contre, les éléments de végétations ou les instruments de musique. Le trait se fait alors plus détaillé donnant ainsi plus de réalité à ce décor, comme si les personnages, eux, tenaient non de la réalité mais du fantasme.

Les animaux, fréquents, figurent l'ingénuité, la bonté : ils semblent ajouter à cet environnement finalement assez romantique, puisque l'harmonie de la nature semble faire écho à l'harmonie des humains dépeints. Le dessin n° 7 nous montre, par exemple, une végétation qui se love comme le couple et la queue du chat qui se trouvent à ses côtés. Mais, l'animal peut lui aussi ajouter au mystère : Il en est ainsi du félin sur le dessin no6, félin qui nous toise, nous interroge comme le ferait un sphinx.

Ces Instants de vie de Caline Fauve, en mêlant les éléments les plus concrets, les symboles et des abstractions pures nous disent finalement les deux dimensions de la vie, à savoir son aspect visible et profane tout comme son mystère, qui la fait tenir du sacré.

Un mot maintenant sur les oeuvres en couleur, au nombre de six, qui font appel à d'autres techniques et montrent toute la maîtrise de Caline Fauve. On remarquera que le soleil n'a plus besoin de rayons aussi généreux pour resplendir : sa toison d'or y suffit amplement. Remarquons aussi le trait du tableau n° 5 qui est plus large, le dessin des mains plus net, nous donnant le sentiment de percevoir presque physiquement la pression amoureuse de ces corps qui s'embrassent.

Les Brumes du temps (l'oeuvre que personnellement je préfère) nous offre, elles, une image vaporeuse où les couleurs presque éteintes ressemblent à celles de certains des premiers tableaux de Picasso. Le dessin du nez prolongé par les arcades sourcilières anime esthétiquement ces visages aux jolies courbures géométriques. Ces Brumes alternent entre la souplesse des courbes et un côté hiératique qu'inspire peut-être ce temps implacable dans son manteau de brume.

Le tableau n° 20 crée, lui, une illusion presque cinématographique : d'abord, par l'irréalité fantastique des manches de vêtements qui se terminent en ailes d'oiseaux ouvertes, ensuite par l'expression de ces bouches arrondies, également vouées à notre interrogation.

Cette interrogation semble un trait essentiel du travail de Caline. L'interrogation est un mode de l'ouverture à l'autre, une demande, à la fois un appel et une écoute, un début de sociabilité, en somme.

Cette relation espérée, attendue, nous ramène à notre considération liminaire Caline Fauve mêle ses aspirations artistiques et celles de sa vie ; et bien affinnons que ce souci d'interroger l'autre et ainsi de lui témoigner de l'intérêt constitue l'essence de l'acte culturel et donc la finalité du lieu qui vous accueille ce soir. A l'origine du geste artistique, il y a une essentielle curiosité, merci donc à Caline Fauve de l'avoir rappelé en transformant nos cimaises en jolis points d'interrogation, points d'interrogation aux courbures sinueuses comme un bonheur capricieux.

Mathieu Menghini